"On peut allumer une bougie sur le nez d'un homme, mais on ne peut pas le forcer à ouvrir les yeux et voir la flamme"
18 Février 2013
Le lycée Rakujin se situait au sud de Tokyo dans un quartier tout à fait ordinaire. Il s’agissait d’un lycée technique à l’origine réservé aux garçons, puis récemment ouvert aux filles, ce qui expliquait qu’elles ne représentaient présentement qu’une infime partie des élèves. Comme bien souvent dans ce genre d’établissements, les fauteurs de troubles se réunissaient au portail du lycée pour embêter le reste de la population. Ce jour-là, on était vendredi, et l’attente du weekend avait acéré l’humeur des lycéens. Ueda, jeune délinquant qui s’était auto-promu à la tête des premières années, patientait tranquillement avec sa clique en cherchant des yeux ses proies favorites : les filles. Peut-être pensait-il se rendre plus séduisant ainsi. Malheureusement pour lui, même si le type « bad boy » peut faire fondre les cœurs, on préfère généralement éviter les racketteurs ! C’est à ce moment qu’il vit un petit groupe de cinq garçons passer sous son nez en directions des bâtiments.
-Hé ! Vous êtes qui, vous ? dit-il en leur barrant le passage.
Il avait immédiatement repéré qu’il s’agissait de nouveaux venus, et donc de pigeons potentiels pour ses affaires. Manque de chance, celui qui s’avança vers lui n‘était autre que Ryuuji, notre cher capitaine de Seishun qui était parti du lycée en vitesse après les cours afin de satisfaire les demandes de leur nouvel entraineur.
-Je cherche une personne du nom de Saitou Yuuki.
-Saitou ? Tu as bien dit Saitou ?
Ryuuji eu à peine le temps de confirmer qu’Ueda éclata de rire, un gros rire comme celui du gamin qui vient de faire une belle bêtise, un rire qui s’arrêta aussi nettement qu’il avait commencé lorsque le jeune garçon sentit une ombre pressante dans son dos.
-Je crois, Ueda, que tu devrais cesser d’importuner les visiteurs de Saitou-san, reprocha le professeur qui venait d’arriver.
Juste derrière lui venait une courte procession d’élèves. Fait peu surprenant, il s’agissait de garçons. Néanmoins, Ryuuji et ses co-équipiers purent entre-apercevoir dans le groupe une chevelure longue et fine qui ne pouvait appartenir qu’à une fille. Le professeur se tourna vers elle avant de partir.
-Ces garçons vous cherchent, Saitou-san ; vous êtes décidemment très populaire !
Sans s’occuper du commentaire, la jeune fille s’approcha d’un pas confiant, et oh ! Surprise, elle portait un pantalon au lieu de la jupe qu’on pouvait voir sur les autres filles du lycée. Son uniforme, qui était en fait l’uniforme masculin, était composé d’un pantalon long, d’une chemise blanche un peu trop lâche, et une veste ouverte trois fois trop grande pour elle et qui ne lui appartenait apparemment pas. Elle salua les visiteurs ; les garçons qui l’entouraient firent de même.
-Je m’appelle Saitou Yuuki.
-Je me nomme Kurosawa Ryuuji, et voici…
-…l’équipe de basket de Seishun, répondit-elle en souriant. Et qu’est-ce que vous me voulez ?
-Notre entraineur, Saiionji Taiyou, souhaite vous faire entrer dans notre établissement.
Ryuuji avait préféré dire la vérité en bloc du premier coup plutôt que de tourner autour du pot. Mais jamais il n’aurait pu prédire un refus aussi net de la part de la jeune fille.
-Je n’ai aucune intention de changer de lycée, répliqua-t-elle fermement.
A ses côtés, un garçon était sorti du lot à la mention du nom de l’entraineur et s’était placé devant elle comme pour la protéger d’un grand péril.
-Et de toute façon, je ne la laisserai pas côtoyer cet idiot !
-Akira, soupira-t-elle, mi- exaspérée mi- amusée par sa réaction. Tu ne peux pas le traiter d’idiot !
Ryuuji hésitait à intervenir. Que l’on traite son tout nouvel entraineur d’idiot ne le rassurait pas vraiment pour l’avenir de l’équipe.
-Yuu-chan, interrompit un garçon qui avait la taille et les traits d’un jeune collégien, il est bientôt six heures ! Il ne va plus y avoir de gâteaux chez « Marco Polo », alors qu’aujourd’hui, ils faisaient tout un tas de réductions sur les desserts glacés !
-Sasuke ! gronda à voix douce un grand gaillard au visage carré et dur. Tu vois bien que Hime est occupée. Ne la dérange donc pas avec tes histoires de sucreries ! Un jour, tu vas finir par attraper une carie à force de ne manger que ça.
-Mais…Takashi…le sucre, c’est l’alimentation principale du cerveau ! Et après le contrôle de maths de cet après-midi, je me sens tout affaibli !
-Il suffit ! s’exclama un troisième lycéen à lunettes en demi-lune. Laissez Yuuki et Akira régler leurs affaires avec Seishun et partez devant si vous tenez tant que ça à faire une scène ! Vous voulez lui faire honte, ou quoi ? Déjà qu’elle est au beau milieu de garçons qui transpirent et enlève leur T-shirt sans la moindre considération pour les filles… Elle mérite bien mieux que ça !
-Nan ! Nan ! Et nan ! Je ne veux pas quitter Yuu-chan !!!
Ce fut au tour d’Akira de s’exprimer, mais son intervention fut loin d’être calme et pacifique.
-Vous allez lâcher ma sœur, oui ! hurla-t-il de colère.
Tandis que son frère jumeau se débattait avec ses amis, Yuuki s’excusa auprès de l’équipe de Seishun. Cependant, elle resta ferme sur sa décision : elle refusait de s’inscrire à un autre lycée. Comme ils ne pouvaient pas la forcer à changer d’avis, ils durent rentrer bredouille, encore tout étonnés par l’étrange groupe qu’ils venaient de rencontrer.
-Ils sont bizarres, tu ne trouves pas ? demanda Kaoru à son frère.
-C’est juste le collégien qui fait un peu tâche, non ? répondit celui-ci en faisant la moue. Par contre, la fille et son jumeau allait bien ensemble. Ils se ressemblaient, sans trop se ressembler non plus.
-En parlant de la fille, avança Keisuke, elle était très jolie, vous avez vu ? Je n’ai jamais rencontré d’aussi beaux yeux de ma vie !
-C’est normal, rétorquèrent les jumeaux à l’unisson, tu n’as pas vécu bien longtemps.
La réplique eut droit à un fou rire général puisque les jumeaux étaient les plus jeunes de la bande.
-Trêve de plaisanteries, coupa Ryuuji qui avait gardé un minimum de sérieux. Ce qui m’intéresse le plus, c’est plutôt sa relation avec Saiionji-san. Vous ne trouvez pas étrange qu’il aille jusqu’à négocier avec nous pour amener cette fille dans notre école ?
Tous les garçons se regardèrent, leurs yeux reflétant cette question à laquelle ils avaient tous pensé sans oser la poser à voix haute. C’est vrai ! Pourquoi ce joueur de basket de renommée internationale s’intéressait-il tellement à cette fille, jolie certes, mais plutôt ordinaire ? Mais pour Ryuuji, ce n’était pas le plus important, et il si elle croyait qu’il allait abandonner si facilement la mission qu’on lui avait confié, elle se trompait lourdement.